samedi 5 juillet 2008

Les Hitroniques


Je me souviens du soir où Jean Bertellin me parla des Hitroniques.
La planète Glacia était au point le plus éloigné de son soleil et le vent soufflait de façon lugubre. Les flammes du feu près duquel nous nous blotissions faisaient danser une lueur amusée dans le regard du professeur lorsqu'il prononça cette phrase énigmatique :
" Le plus fou, c'est que j'ai passé plusieurs mois sur la planète Hitron sans jamais rencontrer un Hitronique ! "
Et comme je lui demandais :.
- " C'est une planète déserte ? ".
Il me répondit :
- " Pas du tout, il y a plus de six milliards d'individus sur Hitron ! Désirez-vous que je vous parle de l'étrange existence des Hitroniques ?
Je lui répondis par l'affirmative avec empressement, et le récit qu'il me fit alors me passionna tellement que je l'ai encore mot pour mot en mémoire.






Jean regardait avec perplexité le contenu de l'assiette qui se trouvait devant lui. C'était certainement de la nourriture mais son aspect était si déroutant que c'est avec d'infinies précautions qu'il trempa son doigt dans la "sauce" pour la goûter. C'était surtout cette sauce qui l'intriguait. La matière du plat (comment l'appeler autrement ?) était composée de blocs cylindriques d'un dégradé orange du plus bel effet. Autour des blocs, de petites sphères rouges translucides, dont le c?ur semblait palpiter, baignaient dans une sauce bleu cobalt tirant sur le fluo et parcourue d'éclairs de lumière rose.
Jean approcha avec méfiance son doigt imbibé de sauce jusque sous ses narines. L'odeur était étrange mais pas désagréable. C'était une odeur piquante et sucrée à la fois, un peu comme les plats aigre-doux des Chinois de la planète Terre. Mais malgré cela, il ne se résolut pas à goûter le plat qui lui était offert. Il ne connaissait rien de l'endroit où il se trouvait, ni même si cette nourriture lui était destinée. Il essuya donc son doigt sur la serviette qui se trouvait à coté de l'assiette, et, ne sachant que faire, lança un sonore : "Non, merci". Le plat disparut dans le mur. Il ne rentra pas dans une trappe, non, il se résorba tout simplement à l'intérieur de la paroi et il n'en resta plus aucune trace.
A son arrivée sur Hitron, une heure auparavant, il n'avait rien vu de la planète.
Une fusée navette monoplace l'avait conduit depuis le vaisseau principal resté en orbite. Sa navette, téléguidée depuis le sol par la tour de contrôle d'Hitron, avait traversé une couche nuageuse dense qui semblait masquer toute la surface du globe. Une fois posé, il avait franchi le sas de sortie de la fusée pour se retrouver dans un tube opaque qui semblait y avoir été connecté juste après l'atterrissage. Le tube, d'une dizaine de mètres, l'avait conduit à un véhicule hermétique qui avait aussitôt démarré.
A l'arrivée, même scénario. La porte du véhicule s'était ouverte sur un tube identique au premier et il était maintenant dans ce qui semblait être un appartement complètement clos, sans aucune vue ni sortie sur l'extérieur.
Pourtant, la documentation succincte qu'il possédait sur la planète faisait mention d'une atmosphère identique à celle de la Terre. Que craignaient donc les Hitroniques ? Devait-il subir une sorte de quarantaine avant d'être admis par ce peuple ?
Il était en train de se poser ces questions lorsque l'assiette était sortie comme par magie de la paroi près de laquelle il se trouvait. Il venait justement de se dire qu'il avait faim. Etait-ce une coïncidence ?
L'épisode de l'assiette terminé, Jean décida de visiter les lieux.
L'appartement était composé de trois pièces. La chambre, très simple, contenait une couchette équipée de ce qui semblait être un moniteur vidéo et une douche à ultrason. Dans la pièce par laquelle il était entré se trouvaient une table et des chaises et c'était de l'un de ses murs parfaitement lisses que l'assiette était apparue. Malgré l'absence d'autres équipements, Jean en conclut que ce devait être une cuisine-salle à manger. La troisième pièce était plus vaste bien que presque aussi déserte. En son centre trônait un grand canapé qui semblait très confortable et devant lequel s'étalait une immense console de commande rutilante dont les fonctions échappèrent à Jean au premier abord.
Il s'installa sur le canapé pour essayer de comprendre à quoi pouvaient servir tous ces instruments. L'ensemble lui faisait penser à une console de jeu vidéo hyper sophistiquée. Le clavier central comportait des touches dont les caractères lui étaient totalement inconnus. Tout autour du clavier étaient raccordée une quantité incroyable de périphériques. En regardant plus attentivement, Jean s'aperçut que certains de ces périphériques s'adaptaient à sa morphologie. Il y avait un casque qui semblait être à sa taille, une paire de gants avec cinq doigts à chaque main, des écouteurs et une foule d'autres choses.
Tout en inspectant ces objets, Jean passa par hasard la main au-dessus du clavier et à son grand étonnement, les caractères des touches changèrent pour devenir ceux de l'alphabet terrien. Mieux : le clavier avait adopté en un clin d'?il l'ergonomie des claviers d'ordinateur standard en cours sur Terre.
Jean se pencha pour observer les touches : chacune d'elle semblait être composée d'un minuscule écran haute résolution qui pouvait afficher n'importe quelle image. D'ailleurs c'était le cas : le clavier comportait un plus grand nombre de touches que les claviers terrestres et ces touches supplémentaires n'affichaient pas des images de caractères alphanumériques mais de minuscules photos haute résolution d'une définition parfaite. Chacune de ces photos représentait un visage. Ils étaient tous souriants et avenants et Jean, dans un geste impulsif, appuya sur la première touche.
Le mur situé en face du canapé disparut pour faire apparaître une autre pièce dans laquelle un personnage était assis dans un canapé identique. Il semblait manipuler la même console. Le personnage lui adressa aussitôt la parole :
"Bonjour professeur Bertellin et bienvenue sur Hitron. Mon nom est Adjamin Keler. Je me félicite d'être votre premier contact sur notre belle planète."
Jean se leva pour se diriger vers l'être dans le but de le saluer et, à son grand étonnement, se heurta à une paroi invisible : le mur n'avait pas disparu, il était simplement devenu translucide. Le personnage réagit aussitôt :
"Je vous fais toutes mes excuses. Je ne m'attendais pas à ce que vous vous leviez aussi vite et je n'ai pas eu le temps de vous prévenir : la pièce où vous me voyez est une projection en trois dimensions. Vous ne vous êtes pas fait mal au moins ?".
Jean recula vers le canapé en frottant son front rougi, et en bredouillant :
"Non, non, tout va bien, le choc n'a pas été très violent." Il se rassit et ajouta aussitôt : " Mais où vous trouvez-vous en ce moment ? Et comment se fait-il que vous utilisiez ce mode de communication ? Suis-je en quarantaine ?"
"Non, pas du tout", ajouta Adjamin Keler en souriant à cette rafale de questions." Vous n'êtes pas en quarantaine et ceci est le moyen que tous les Hitroniques utilisent pour communiquer entre eux d'un bout à l'autre de la planète. D'ailleurs l'endroit où je me trouve importe peu et je ne saurais même pas vous dire combien de kilomètres nous séparent. Je pense que votre appartement se trouve dans une zone située près du Pôle Nord d'Hitron et je crois que le mien se trouve au milieu des Grandes Plaines Centrales."
Jean nota mentalement que l'être ne semblait pas être sûr de l'endroit où il se trouvait. Cela ajouta une touche de mystère supplémentaire au malaise qu'il ressentait depuis son atterrissage sur cette planète.
"Excusez mon impulsivité", dit-il en reprenant le calme et la prudence qui convenaient mieux au caractère diplomatique de sa mission." La coutume sur Terre consiste à se serrer la main pour se saluer et c'est pourquoi j'ai eu ce geste irréfléchi. Je vous prie de m'en excuser."
"Oh ! mais ce serait un plaisir de vous saluer selon la coutume terrienne", répondit Adjamin, " Et nous pouvons le faire si vous enfilez la combinaison, le casque et les gants qui se trouvent devant vous : ils sont à votre taille et, vous verrez, nous pourrons alors nous serrer la main tout à notre guise."
Jean se dirigea vers le canapé, enfila la combinaison, les gants et le casque et se retrouva au milieu d'un jardin. C'était à l'évidence un décor virtuel et pourtant il avait l'impression physique d'y être. Il savait mentalement qu'il était sur le canapé, équipé de périphériques informatiques raccordés à une console, mais c'était comme un souvenir. Ce qu'il voyait, les plantes du jardin, leur odeur, le sol sablonneux de l'allée sous ses pieds, la brise sur son visage, les montagnes enneigées à l'horizon, tout semblait parfaitement réel.
Tout occupé à explorer les environs du regard, il n'avait pas vu arriver Adjamin et sursauta à son approche. Il fut étonné de découvrir que cet être, qu'il avait à peine entrevu, car il était dans l'ombre lors de leur conversation, était une femme d'une grande beauté. Ce fut d'ailleurs ce qu'il lui dit en lui tendant la main :
"Je n'avais pas remarqué votre beauté tout à l'heure car la pénombre dissimulait vos traits."
Adjamin lui répondit avec un sourire, en gardant sa paume dans la sienne :
"Je vous remercie pour le compliment et je m'empresse de vous le retourner."
Jean se laissa aller un instant à la sensation de douceur et de volupté qui se dégageait de cette femme sublime dont il tenait la main.
"Comme sa peau est douce...", pensa-t-il, et il réalisa alors que cette sensation était en fait une impression virtuelle transmise par une machine, une impulsion envoyée aux gants qu'il portait là-bas quelque part sur ce canapé. Il reprit ses esprits en dégageant doucement sa main.
"Mais, où sommes-nous exactement ? Quel est cet endroit ? ", lui demanda-t-il en faisant un pas en arrière. Le recul lui permit d'apprécier la tenue vestimentaire d'Adjamin : une robe légère et transparente qui semblait flotter autour de son corps.
"Nous sommes dans mon jardin. C'est le lieu où j'aime recevoir mes amis, et vous êtes le bienvenu Jean.", lui répondit-elle en se rapprochant un peu.
Jean se sentait troublé par cette femme qu'il ne connaissait pas et qui semblait lui faire des avances. D'ailleurs, Adjamin sentit son trouble et enchaîna :
"Mais je ne suis pas là pour vous donner des explications. Mon rôle est tout autre." Elle prit un air mystérieux en prononçant ces mots puis continua sur un ton plus sérieux : " En fait, c'est Saleb qui devait vous accueillir le premier. Il devait être présent à votre arrivée dans l'appartement mais il est toujours en retard."
Elle ajouta sur un ton vif :
"Manquer les rendez-vous semble être sa spécialité ! Je l'ai contacté pendant que vous enfiliez votre combinaison et il est prêt à vous accueillir maintenant. Je vais vous conduire à lui."
Tout en disant ces mots, elle porta sa main droite à son poignet gauche. Il était orné d'un bracelet scintillant de cadrans et de touches. Elle composa une série de codes et une zone circulaire à l'aspect liquide se matérialisa dans l'air à quelques mètres d'eux.
"Allez-y. Passez par cette porte.", lui dit Adjamin en désignant la zone étrange, " Et revenez me voir le plus vite possible." Elle accompagna son invitation d'une légère caresse sur le bras de Jean qui ne lui laissa plus aucun doute sur le caractère des relations que la jeune femme semblait désirer avoir avec lui.
Il se dirigea vers la zone circulaire et passa tout d'abord la main au travers de cet étrange mur liquide. Il n'éprouva aucune sensation. Il retira sa main et la regarda : elle n'était absolument pas humide. Il prit alors une profonde inspiration et passa au travers de la porte.
Il se retrouva dans le jardin de Saleb.
Le contraste était saisissant. Autant l'univers d'Adjamin etait luxuriant et coloré, autant celui de Saleb était sobre et spartiate. Le lieu faisait penser à un jardin de méditation Zen.
Saleb se tenait près d'un rocher. C'était un homme de haute stature, à la peau noire, qui dégageait une impression de force contenue. Il était vêtu d'un pyjama large d'un blanc immaculé. Son visage était souriant mais ses yeux ne riaient pas. Le sérieux de Saleb avait un côté virtuel qui n'échappa pas à Jean.
Les deux hommes se dirigèrent l'un vers l'autre et Jean accepta les excuses de son hôte qui, lui dit-il, se sentait fautif de ne pas être venu l'accueillir. Mais son visage exprimait plus l'ironie que la gêne.
Saleb l'invita à s'asseoir dans un fauteuil près d'une plante dont la grande feuille unique faisait de l'ombre. Il s'assit en face de lui.
En s'installant, Jean porta son regard sur l'horizon et réalisa qu'il était en bord de mer. Les montagnes virtuelles du jardin d'Adjamin avaient fait place à l'horizon rectiligne d'un océan calme d'un bleu profond.
Il décida d'aborder la conversation de manière directe et demanda à son hôte :
"Comment se fait-il que nous nous rencontrions dans un monde virtuel ? Aurai-je le plaisir de vous rencontrer physiquement plus tard ? "
Le mot "physiquement" fit légèrement sursauter Saleb qui lui répondit :
"Je ne pense pas. Mais ne voyez là aucune mesure de discrimination de notre part envers les Terriens. Nous-mêmes, les Hitroniques, ne nous rencontrons jamais 'physiquement', comme vous dites. Toutes nos relations passent par le réseau électronique."
Jean était sidéré. Il s'exclama :
"Mais, si vous ne vous rencontrez pas, cela veut dire que vous ne sortez jamais de votre appartement ? Vous n'allez jamais au-dehors ? "
Avant de lui répondre, Saleb pressa quelques touches sur le bracelet qu'il portait aussi au poignet et un écran vidéo se matérialisa près d'eux. Des images de travelling dans un désert lugubre défilèrent sur l'écran tandis que Saleb les commentaient :
"Voilà la surface de notre planète. Pas très joli, n'est-ce pas ? C'est l'état dans lequel nos ancêtres nous l'ont léguée. Eux vivaient à la surface mais l'incompréhension entre les différentes races a donné ce résultat. Les guerres incessantes qu'ils se sont livrés ont tout dévasté et il ne reste plus rien. Notre planète est inhabitable. Voilà pourquoi nous vivons dans son sous-sol."
"C'est bien triste, en effet.", lui répondit Jean sincèrement désolé, " Mais cette vie souterraine ne devrait pas vous empêcher d'avoir des relations les uns avec les autres. Je peux vous citer de nombreuses civilisations troglodytes qui vivent en parfaite harmonie..."
"Je le sais bien.", le coupa Saleb sur un ton las," C'est ainsi que nous vivions au début. Mais notre population s'est rapidement accrue et les transports, qui sont difficiles sous terre, ont vite laissé la place aux machines communicantes. Elles ont pris de plus en plus d'importance et maintenant tout passe par elles."
"Tout ? Mais, excusez-moi si vous trouvez ma question brutale", dit Jean intrigué, " Mais si vous ne vous rencontrez jamais, comment faites-vous pour vous reproduire ?"
"En effet, votre question est plutôt directe", répondit Saleb en riant, cette fois, de bon coeur."Et bien, nos machines sont très perfectionnées, vous allez vite vous en rendre compte. D'ailleurs, je suis sûr que vous avez déjà oublié que nous ne sommes pas actuellement dans la réalité, mais dans un monde virtuel. Est-ce que je me trompe ?"
Saleb avait raison, et Jean, prenant conscience de la situation fut soudain pris d'une angoisse et d'un fort désir de réintégrer son corps et le monde réel.
Il en fit part à Saleb :
"Je ne me sens pas très bien, sans doute à cause de la fatigue du voyage. Pouvez-vous m'indiquer la marche à suivre pour réintégrer la réalité ?"
"C'est très simple.", lui répondit Saleb en lui prenant le bras." Il vous suffit de presser le bouton rouge du bracelet que vous portez.".
Jean regarda avec étonnement son poignet car il n'avait pas encore remarqué ce bracelet. Son étonnement alla en grandissant lorsqu'il vit la couleur de la manche de sa chemise. Il baissa alors les yeux vers ses vêtements et constata avec surprise qu'il portait un vaste pyjama orange qu'il voyait pour la première fois. Cette découverte l'amena à se demander quel pouvait être son aspect physique dans ce monde virtuel et il posa la question à Saleb. Celui-ci ne lui répondit pas mais fit surgir un miroir de nulle part et Jean put y voir son image.
C'était lui, indéniablement, mais beaucoup plus jeune et beaucoup plus beau, un double très flatteur.
"C'est l'ordinateur qui a arbitrairement décidé de cet aspect physique.", lui expliqua Saleb, " Mais vous pouvez le changer à votre guise. Je vous conseille de pratiquer les logiciels de votre console lorsque vous serez de retour dans votre appartement. Vous en apprendrez bien plus sur nous lorsque vous maîtriserez tous nos outils."
"Vous pouvez donc prendre l'apparence que vous voulez dans ce monde ?"
"Dans une certaine limite, oui. En fait nous pouvons améliorer notre image, mais il est impossible de trop nous écarter du modèle de base qui est notre corps d'origine. C'est une éthique que chaque Hitronique respecte. Nous n'aimons pas tromper notre prochain. J'ai personnellement cette apparence depuis très longtemps. Les machines me maintiennent en vie et en bonne santé depuis ma naissance, mais il est certain que mon image virtuelle est certainement moins altérée par l'âge que mon apparence réelle.", ajouta-t-il en souriant." Mais vous aviez exprimé le désir de prendre congé." Il se leva." Je ne vous retiendrai pas plus longtemps. N'hésitez pas à m'appeler dès que vous désirerez bavarder. Je suis à votre disposition."
Jean approuva de la tête et appuya sur le bouton rouge de son bracelet. Il se retrouva allongé sur le canapé de son appartement.
Il n'avait pas menti à Saleb en disant qu'il était fatigué. Il se traîna littéralement vers la chambre à coucher et s'écroula sur la couchette, épuisé par son voyage et par cette suite d'évènements.


Lorsqu'il se réveilla, l'absence de points de repère lui indiquant combien de temps il avait dormi le dérouta. Il regarda sa montre. Celle-ci indiquait huit heures du matin, mais il ne se souvenait plus s'il l'avait mise à l'heure locale. D'ailleurs, cela avait-il de l'importance dans ce monde sans nuit et sans jour où chacun semblait vivre dans la réalité de son choix ?
Il avait faim et se dirigea vers la cuisine. A sa grande surprise, de la nourriture se trouvait déjà sur la table, comme si la machine responsable du lieu avait deviné ses pensées. Et ce n'était pas un plat déroutant comme celui de la veille, c'était un petit déjeuner comme il les aimait, café noir et croissants qu'il dévora sans plus attendre.
Il se dirigea ensuite vers la console car c'était apparemment la seule occupation qu'il pouvait avoir en ce lieu clos.
En s'installant sur le canapé, il constata qu'une des touches clignotait. C'était une de celles qui représentaient un visage. Il la pressa et le mur devint un écran vidéo à partir duquel un être lui adressa la parole :
"Bonjour, mon nom est Elaî Song. Je suis instructeur et, si vous le désirez professeur Bertellin, je peux vous initier au maniement de la console."
L'homme était de type asiatique et paraissait assez jeune. La régularité et la symétrie parfaite de ses traits firent se demander à Jean si ce qu'il voyait était le visage réel de son interlocuteur ou une représentation virtuelle. Mais il décida prudemment de ne pas poser la question.
Il accepta l'invitation et suivit les instructions d'Elaî en se concentrant sur le clavier qui se trouvait en face de lui. Elaî lui expliqua comment accéder aux informations dont il avait besoin pour rédiger sa première étude sur Hitron, but de sa mission sur la planète. Toutes les documentations étaient accessibles par des menus clairs et simples qui allaient grandement lui faciliter le travail.
Elaî lui parla aussi des divers moyens de communication et Jean nota au passage qu'il existait un grand forum public virtuel, une place où tous les habitants de la planète pouvaient se "rencontrer". Cette place donnait accès à divers lieux de rencontres, virtuels eux aussi, dont notamment les jardins de chaque Hitronique.
Elaî lui donna aussi les bases du maniement de certains logiciels de création. Jean s'intéressa tout particulièrement à celui qui allait lui permettre de créer son propre jardin. Ils en construisirent ensemble l'ossature et les moyens d'accès et Elaî lui montra comment accéder aux multiples palettes de création qui allaient permettre à Jean d'ajouter les éléments qu'il souhaitait voir apparaître dans son univers personnel.
Lorsque l'instruction fut terminée, Jean consacra de longues heures à rassembler des documents sur l'Histoire d'Hitron. Celle-ci ressemblait beaucoup à celle de la Terre. C'était une suite de prises de pouvoir, de guerres et de dominations, qui avaient finalement abouti à l'anéantissement de toute végétation à la surface de la planète, comme lui avait expliqué Saleb. Les Terriens avaient eu plus de chance que les Hitroniques. C'était sans doute les voyages interplanétaires et l'ouverture sur l'univers qui les avaient sauvés d'une catastrophe identique.
En effet, l'idée du voyage dans l'Espace semblait totalement absente de l'esprit des Hitroniques. C'est sans doute cette mentalité de reclus qui les avait fait évoluer vers l'étrange monde électronique qu'était devenu leur société.
En étudiant un plan qui représentait la grande ville souterraine qui s'étendait sous toute la planète, Jean constata qu'il n'y avait absolument aucune voie reliant physiquement les divers points de la cité. Le plan était un réseau de câbles qui interconnectaient de grandes centrales informatiques et des ensembles complexes de cellules closes dans lesquelles vivaient les habitants. L'absence de moyen d'accès aux appartements de ces êtres lui fit se demander comment il était lui-même parvenu au sien, et il décida de poser la question à Saleb.
"L'appartement dans lequel vous vous trouvez a été conçu spécialement pour vous professeur.", lui répondit Saleb après que Jean eut pressé la touche qui lui permettait d'établir le contact et qu'il lui eut posé la question." Entre le moment où les ambassadeurs terriens du CCM nous ont contactés et celui de votre arrivée, les machines ont eu le temps de construire le lieu où vous vous trouvez.", continua-t-il." La cellule se trouve sous le spatioport où vous avez atterri et un tunnel la relie à votre fusée. Vous êtes d'ailleurs libre d'aller et venir entre celle-ci et l'appartement. Pour ouvrir le sas il vous suffit d'appuyer sur le bouton triangulaire qui se trouve en haut à droite de la console."
Dès que le visage de Saleb disparut de l'écran, Jean enfonça la touche d'ouverture du sas et fit en sens inverse le chemin vers sa fusée. Arrivé à l'intérieur, il colla son nez au hublot pour regarder à l'extérieur. Ce qu'il vit était très décevant : un brouillard épais s'étendait sur le spatioport, et il distinguait à peine quelques bâtiments au loin, cubes de bétons sans fenêtres à l'aspect sinistre. Mais, malgré cela, il se sentait beaucoup mieux à l'idée de pouvoir quitter cet endroit quand il le désirait. C'est le c?ur léger, libéré d'une angoisse, qu'il retourna dans l'appartement pour continuer son étude.
Vers la fin de la journée, l'écriture de son rapport était bien avancée. Tout allait bien plus vite que lors de ses missions précédentes. Pas de problèmes diplomatiques ni de visites ennuyeuses. Il n'avait qu'à interroger les machines pour y puiser toutes les informations nécessaires à la rédaction de son texte.
Il décida de passer la soirée à créer son jardin.
Jean se construisit un lieu de repos et de vacances. La vie trépidante qu'il avait menée jusqu'à présent ne lui avait pas laissé le temps de se faire plaisir. Il créa donc une île de rêve inspirée de souvenirs de brochures touristiques qu'il avait parfois feuilletées. La végétation verdoyante, les arbres aux fruits généreux, la plage de sable fin, le lagon clair protégé par sa barrière de corail, tout y était.
Il créa ce lieu de villégiature avec une grande facilité. Les palettes tridimensionnelles du logiciel de création étaient d'une richesse incroyable. Il y trouva tout ce qu'il désirait. Mieux, le logiciel semblait apprendre à le connaître au fur et à mesure qu'il l'utilisait, et devançait ses désirs.
Lorsqu'il eut terminé, il plongea dans les eaux bleues avec délice et nagea longuement avant de sortir des flots pour s'allonger sur la plage. Le soleil chauffait sa peau et il se mit à penser à Adjamin. Il ferma les yeux en sentant le désir monter en lui et se laissa un instant aller à la volupté que lui procurait le souvenir de cette femme. Il décida de l'appeler.
Mais en baissant les yeux vers son bracelet dans l'intention de rentrer en contact avec elle, il se dit qu'il allait d'abord commencer par améliorer son aspect physique. Il lança le logiciel de morphocréation, comme lui avait appris Elaî, son instructeur et se construisit un corps bronzé aux muscles longs et souples.
Il se sentait incroyablement bien dans ce nouveau corps et il se dit qu'il ne lui faudrait pas trop en abuser car le retour à la réalité risquerait d'être plus brutal. Mais il balaya cette pensée."Aujourd'hui, je me fais plaisir.", se dit-il, et il appela Adjamin.
Celle-ci accepta son invitation avec empressement et apparut bientôt dans le jardin de Jean en y entrant par un sas liquide identique à celui qu'il avait emprunté pour se rendre chez Saleb.
Elle était magnifique. C'était comme si elle avait deviné l'ambiance créée par Jean. Elle portait une robe légère et fleurie et ses longs cheveux relevés en chignon étaient tenus par un coquillage nacré. Elle félicita Jean pour l'endroit merveilleux qu'il avait créé, le prit dans ses bras et l'embrassa avec douceur pour le remercier. Le contact de son corps plein de vie mit celui de Jean en ébullition. Mais Adjamin ne s'arrêta pas là. Elle fit passer la robe par-dessus sa tête, fit tomber sa chevelure et c'est complètement nue qu'elle lui lança : "On va se baigner ? ", en lui prenant la main pour l'entraîner vers le lagon. Jean se dévêtit aussi et il nagèrent côte à côte puis s'enlacèrent avec délice dans les eaux peu profondes.
Ils commencèrent à faire l'amour dans l'eau puis continuèrent sur les grandes nattes colorées que Jean avait disposées sur la plage. Leurs corps s'entendaient à merveille. Chaque parcelle de leur peau frissonnait de plaisir contre la peau de l'autre. Ils jouirent chaleureusement en se regardant avec amour puis s'endormirent enlacés.
Jean se réveilla sur la couchette de l'appartement clos. Il était en train de se demander s'il avait rêvé lorsque le tintement d'un appel retentit en provenance de la console. C'était Adjamin. Elle lui fit une magnifique déclaration d'amour et le remercia pour la soirée qu'elle avait passée dans ses bras. Ils se donnèrent rendez-vous pour le soir même.




Et c'est ainsi que Jean passa le mois de sa mission sur Hitron. Il consacrait ses journées à rédiger l'étude pour laquelle il avait été mandaté et passait ses soirées avec Adjamin. A force de mieux se connaître, ils finirent par atteindre des degrés de volupté que Jean n'aurait jamais soupçonnés.
Certes il reprenait parfois conscience de la réalité, conscience du fait que cette relation était purement virtuelle et que toutes ces sensations lui étaient retransmises au travers d'une machine, mais peu lui importait. Il était amoureux fou d'Adjamin, virtuelle ou non et il ne lui demanda même pas s'il était possible qu'ils se rencontrent physiquement; il savait qu'elle refuserait. Tout ce rêve était si parfait qu'il n'avait aucune envie de le briser.
Mais le terme de sa mission arriva.
Il était désespéré à l'idée de quitter cette femme et c'est un visage triste et défait qu'il offrit à sa compagne lors de leur dernière soirée.
Mais ce n'était pas le cas d'Adjamin, elle ne semblait pas triste et avait l'air encore plus espiègle que d'habitude. Elle répondit à l'étonnement peiné de Jean en pressant son sexe contre le sien et en lui murmurant à l'oreille :
"Ne sois pas triste mon amour. Viens. Nous allons voir Saleb. Il a une surprise pour toi." Et elle l'entraîna par la main jusqu'au jardin Zen où Saleb accueillit le couple avec un grand sourire.
"Bienvenue mon cher Jean. Il semblerait que votre mission sur Hitron se termine, mais ne soyez pas triste car j'ai là quelque chose qui, je pense, va vous intéresser." Il désignait un objet ovoïde et brillant, de la taille d'un ballon, posé sur la table basse qui se trouvait devant lui.
"Et quel est cet objet mystérieux ? ", lui répondit Jean intrigué et irrité par les manières de son interlocuteur dont il ne supportait toujours pas l'ironie.
"Cet objet mystérieux, comme vous dites, a été fabriqué par les machines spécialement pour vous." Saleb le prit par les épaules en disant cela, comme pour apaiser la tension qu'il sentait entre eux." C'est un RIR.", continua-t-il, " Un Relais Intergalactique Rapide. Il va vous permettre de vous connecter à distance sur notre réseau. Vous serez en contact avec nous depuis la Terre, exactement comme vous l'avez été depuis votre cellule, vous voyez ce que cela veut dire ?"
Jean voyait très bien et il était fou de joie. Il comprenait maintenant l'air espiègle d'Adjamin. Elle connaissait l'existence de l'appareil et savait qu'ils allaient pouvoir continuer à se rencontrer virtuellement après le départ de Jean. Il la serra dans ses bras avec passion puis reprit ses esprits car Saleb continuait :
"De plus, les machines m'ont demandé de vous donner les schémas des consoles et des interconnections." Il lui montrait une liasse de documents." Nous serions très heureux si vous les faisiez commercialiser sur Terre afin que tous les Terriens puissent entrer en contact avec nous. Je crois qu'il est temps qu'Hitron s'ouvre sur l'univers. Nous vivons entre nous depuis trop longtemps et tous les Hitroniques sont enchantés à l'idée de rencontrer ceux de votre peuple."
Lorsque Jean eut un geste vers la table pour prendre le RIR et les documents, Saleb arrêta son bras et lui en souriant :
"Ce n'est pas la peine de prendre ces objets. Ce ne sont que des représentations virtuelles. Les originaux sont déjà dans vos bagages. Ils ont été embarqués dans votre fusée." Et il ajouta en lui serrant la main : " A bientôt Jean. Faites un bon voyage de retour, et à très bientôt."
Jean et Adjamin retournèrent près du lagon. Il lui promit de prendre contact avec elle dès son retour sur Terre. Le voyage devait durer plusieurs semaines et ils s'embrassèrent avec émotion à l'idée de cette séparation.
Jean appuya sur le bouton rouge de son bracelet et se retrouva une dernière fois sur le canapé. Il rassembla le peu d'affaires qui restaient dans l'appartement, jeta un coup d’?il circulaire et regagna sa fusée qui décolla peu de temps après.


"Nous interrompons nos émissions pour diffuser les images d'un évènement terrible qui vient d'avoir lieu sur les Champs-Elysées. Plusieurs dizaines de milliers de manifestants appartenant au PLS, le Parti pour la Libéralisation du Suicide, défilaient dans le calme lorsqu'un mot d'ordre fut lancé; les manifestants ont sorti des récipients d'essence qui étaient cachés sous leurs vêtements selon toute vraisemblance. Ils se sont ensuite aspergés de ce carburant et y ont mis le feu. Comme vous le constatez sur ces images insoutenables, les pompiers ont beaucoup de mal à contenir les flammes. Elles ont déjà gagné les immeubles alentour, faisant d'autres innocentes victimes. On ne connait pas encore le nombre de morts...."
Jean appuya sur le bouton de sa télécommande pour couper l'émission. Depuis son retour sur Terre, il avait du mal à se réadapter. La réalité du monde dans lequel il vivait était bien loin des délices virtuels d'Adjamin.
La surpopulation rendait la vie presque insuportable sur Terre. La possibilité d'émigrer dans d'autres systèmes solaires était réservée aux couches élevées de la population tandis que les autres, plus modestes, essayaient de survivre sur une planète usée par l'humanisation.
A son arrivée, Jean s'était empressé de contacter le plus grand fabricant informatique du moment, la société LogiSpace. Son statut d'ambassadeur galactique lui avait permit d'obtenir un rendez-vous pour le jour suivant.
Le président de LogiSpace vit tout de suite le profit qu'il pouvait tirer de la proposition des Hitroniques. Il fit analyser les schémas de Sahel le jour même par ses meilleurs ingénieurs. La documentation était très claire. Le fonctionnement du RIR, même s'il relevait d'une technologie que ne maîtrisaient pas du tout les Terriens, était expliqué dans ses moindres détails. La fabrication des consoles commença le lendemain.
Une semaine avait passé. Jean téléphonait plusieurs fois par jour à LogiSpace pour connaître l'avancée des travaux. Entre deux missions, il ne travaillait pas et cette inactivité, mêlée à l'attente, lui pesait bien plus lourdement que lors de ses autres retours. Il n'avait goût à rien. Toutes ses pensées étaient monopolisées par un seul désir : retouver Adjamin au plus vite.
Lorsque le chef de fabrication de LogiSpace lui téléphona pour lui dire que la première console était prête et qu'ils l'attendaient pour la tester, il se précipita aussitôt vers la firme.
La console fonctionnait à la perfection. La connection était aussi rapide et aussi fluide que lorsqu'il était sur Hitron, alors que la planète était distante de centaines d'années lumière. Les techniciens de LogiSpace étaient émerveillés : la technologie du RIR dépassait de loin leur entendement.
Jean prit contact avec Sahel et fit même une incursion virtuelle dans le jardin de celui-ci en compagnie des cadres de la société. Ceux-ci devaient s'occuper de commercialiser l'accès à cet incroyable réseau et ils avaient de nombreuses questions à poser à l'Hitronique.
Mais Jean était pressé d'écourter cette visite. Dès que les présentations furent faites, il laissa les protagonistes discuter et se retira rapidement. Il rentra chez lui pour enfin raccorder sa console personnelle.
Il ne contacta pas Adjamin tout de suite.
Il installa le matériel dans son salon, entreprit de recréer le jardin, le lagon, et son aspect physique préféré, puis il l'appella.
Elle lui répondit aussitôt, comme si elle avait passé toutes ces semaines à l'attendre. Et tout recommença.


Jean passait ses journées à travailler et se précipitait tous les soirs sur sa machine pour vivre (était-ce le mot juste ?) son idylle de rêve.
Mais il n'était pas le seul à vivre ainsi.
La commercialisation des consoles eut vite un succès phénoménal et des millions de Terriens se retrouvèrent bientôt connectés à la planète Hitron. Les dirigeants de LogiSpace gagnèrent une fortune colossale en quelques mois.
Les politiques prirent vite conscience de l'importance vitale que pouvait avoir cet appareil sur la vie des Terriens. La criminalité faisait une chute vertigineuse, ainsi que les vagues de suicide. Ils décidèrent donc de consacrer une partie du budget des nations à financer la fabrication des consoles pour que son prix soit abordable, même aux plus démunis.
Surtout aux plus démunis : ces gens ne décrochaient pas de leurs casques. Ils pouvaient enfin vivre leurs plus beaux rêves.
Mais, heureusement, les machines d'Hitron savaient prendre soin de leurs utilisateurs. Dès qu'elles détectaient une faiblesse, due par exemple à un manque de nourriture, ou bien une perte de réalité due à un excès de jardin virtuel, elles conseillaient à l'utilisateur de se déconnecter, et s'il ne le faisait pas, elles le déconnectaient automatiquement et lui empêchait l'accès pendant plusieurs jours.
Mais le merveilleux des mondes virtuels fit que tout le monde acceptait cette loi. Tout se passait comme si les Hitroniques avaient enfin apporté la paix sur la planète Terre.
Les consoles n'étaient pas seulement ludiques. Elles se révélèrent être de fantastiques outils d'éducation grâce aux données inépuisables et à la patience des machines. Elles apportaient le réconfort à des malades paralysés à vie et qui pouvaient enfin courir à travers les plaines de leur imagination ou même planer dans les airs de leur jardin virtuel. Les handicaps n'existaient pas dans les mondes imaginaires, et, bien que ne pouvant pas trop s'éloigner de leur aspect d'origine, chacun avait la possibilité de se construire un corps virtuel où tout fonctionnait à la perfection et personne ne s'en privait.
Mais cette période idyllique n'eut qu'un temps, et les choses se gâtèrent lorsque les premières consoles pirates apparurent sur le marché.
Dans la première version, les pirates avaient inhibé le pouvoir qu'avaient les machines de déconnecter l'utilisateur qui restait trop longtemps raccordé. Ce fut une hécatombe. Les gens ne revenaient plus à la réalité et l'on trouvait régulièrement des familles entières mortes d'inanition, les casques sur leurs têtes. Les autorités essayaient d'endiguer ce fléau par tous les moyens, mais les consoles pirates étaient fabriquées par les esclavagistes des planètes lointaines et arrivaient régulièrement par cargo spatial. Le trafic était trop dense et les prises des cyberdouaniers trop rares.
La seconde version de consoles pirates fut pire encore.
Elles ne respectaient plus l'éthique en cours sur Hitron.
Leur logiciel de morphocréation permettait à l'utilisateur de se créer un corps complètement différent de son corps d'origine.
Cela déstabilisa complètement le système.
Le fonctionnement des machines était basé sur l'équilibre de millers de fragiles noyaux psychonumériques. L'harmonie qui régnait dans les jardins n'était pas uniquement virtuelle. Les êtres qui s'y rencontraient étaient sincères et leur relation était proche de celle qu'ils auraient pu avoir dans la réalité.
Mais les Terriens, au travers de ces consoles pirates, introduisirent des notions de mensonge et de tricherie qui ne pouvaient pas être gérées par les machines. Les circuits de celles-ci ne supportèrent pas cette intrusion et s'autodétruisirent en série.
Une à une les cellules des Hitroniques ne répondirent plus.
La communication avec Adjamin fut une des dernières à se rompre et Jean en resta anéanti pendant plusieurs jours, assis devant la console muette, le casque dans la main, le regard perdu dans le vide, rongé par le manque.
Mais lorsque le président de LogiSpace, au bord de la faillite, vint lui demander de mettre sur pied une expédition vers Hitron pour savoir ce qui s'y passait, il rassembla toute son énergie et se retrouva dans l'espace quelques jours plus tard en compagnie d'une équipe de techniciens de la société.


Jean pénétra avec son équipe dans le bâtiment des machines. Il s'était muni du plan de la cité et tentait de guider les techniciens au travers du dédale électronique de la planète :
"C'est par-là.", dit-il en désignant un groupe de cellules qui devaient certainement abriter des Hitroniques.
Arrivés près de l'amas de cubes de béton sans fenêtres, les techniciens commencèrent à perforer précautionneusement la paroi avec leur laser.
Ils pénétrèrent dans la première cellule.
L'Hitronique qui s'y trouvait était mort.
Mais ce n'était pas un cadavre en décomposition que Jean et l'équipe terrienne découvrirent dans la pièce. Non. C'était un squelette si ancien que le courant d'air de l'ouverture le volatilisa.
Ils ouvrirent d'autres cellules. Elles contenaient toutes le même spectacle : des squelettes qui se réduisaient en poussière.
Ils allèrent en différents points de la planète. C'était partout la même désolation : les machines étaient éteintes et les Hitroniques étaient tous morts.
Les scientifiques de l'expédition entreprirent de dater la disparition de cette race : les squelettes avaient plus de trente mille ans. Tous ces êtres avaient péri l'un après l'autre, enfermés dans leur cellule mais leurs machines avaient continué leur existence virtuelle.
L'équipe décida alors d'allumer une console pour interroger les machines sur ce qui s'était passé, et ils eurent rapidement la réponse.
Les Hitroniques avaient eux-mêmes décidé de créer ce paradis artificiel et ils avaient programmés leurs consoles pour qu'elles continuent à les faire vivre virtuellement même après leur décès. La peur de ce qui les attendait après la mort les avaient poussés à cette prouesse technique incroyable : faire vivre éternellement une copie d'eux-mêmes. L'éthique était respectée, les copies étaient fidèles aux originaux mais la planète entière devint un immense tombeau électronique.
L'équipe essaya en vain de remettre en route le système. L'énergie était présente, mais les machines ne s'interconnectaient pas. Les moyens de transmission, ceux-là mêmes dont la technologie échapait totalement aux ingénieurs, étaient irrémédiablement détruits. Tous les Hitroniques étaient morts une seconde fois.
Hitron fut abandonné et son histoire en fit un lieu que tous les voyageurs évitèrent, comme un tabou honteux.

Le professeur Bertellin fut le dernier à remonter dans la fusée.
Adjamin était morte depuis trente siècles.
Il regarda une dernière fois le paysage désolé et envoya mentalement un baiser vers son amour, à travers le temps.